Révélation et Raison pratique. Sur le Judaïsme moral d'Hermann Cohen

Le concept de religion dans les limites du système philosophique (1915) et Religion de la raison tirée des sources du judaïsme (1918) : ces titres des deux ouvrages principaux de Hermann Cohen consacrés à la religion font évidemment écho au très célèbre essai kantien sur La religion dans les limites de la seule Raison.
Ce rappel n'est pas vain car, à bien des égards, Cohen s'en tient à l'analyse kantienne de la Révélation comme donation de la Raison pratique. Son interprétation des Ecritures se veut essentiellement morale et non spéculative, refusant toute mystique, épurant autant que possible le texte biblique de toute référence mythologique. La compréhension de la religion rejoint en cela la fin de la philosophie qui est d'accomplir l'éthique dans la culture générale. Le prophétisme indique le véritable sens de la religion et éclaire en même temps le contenu moral de la Révélation : la réalisation du bien, l'unité de l'humanité dans la raison, etc. Pour Cohen, la "démythologisation" de la religion impose d'assimiler la révélation avec l'apparition de la Raison. Apparaître et se manifester ne constituent-ils pas le sens profond du mot "révélation" ? La notion de Création elle-même doit être démystifiée et logicisée : loin d'être un miracle incompréhensible, elle s'applique au devenir perpétuel comme garantie de l'éternité de l'Etre, et elle autorise une seconde corrélation entre l'homme et son "créateur", l'accomplissement - indéfini, toujours à venir - de la moralité sur terre relayant le message messianique et même prenant à proprement parler valeur de "création".

C'est cette création en quelque sorte continuée de la Raison et de l'Humanité que Cohen appelle "Révélation", même si la Bible réfère ce processus à Dieu, lequel n'est peut-être lui-même que Révélation - révélation à l'homme de son humanité et de son destin historique à travers l'accomplissement d'une loi morale. Cohen s'appuie à la fois sur Kant, philosophiquement, et sur les textes du Deutéronome, "dogmatiquement" ; il convoque le grec pour le concept mais il retrouve le juif pour le précepte ; c'est que la Révélation est indissociablement connaissance et amour, émancipation et obéissance. Mais n'est-elle point aussi Symbole ? La Genèse évoque la création comme un processus de séparation, divisé symétriquement en deux phases de trois jours plus un. La première phase de la création commence par la lumière, fait naître le monde physique, les plantes (4è jour) ; la seconde fait apparaître le soleil et avec lui tout ce qui se meut, les animaux et enfin les hommes (les êtres les plus différenciés et "séparés") (7è jour). On voit que rien n'est laissé au hasard, à la fantaisie, voire au "surnaturel" dans ce texte de la Genèse qui se donne à l'évidence à déchiffrer. Il faut surtout y voir comme un "patron" ou un condensé de la "méthode", à des fins mnémotechniques, pour toute argumentation de type morale ou juridique. Autrement dit, le sens cosmologique du mythe serait négligeable - fait sans précédant - au profit de sa valeur immédiatement éthique (et rationnelle).

Ce point va jusqu'à mettre en difficulté toute tentative de concilier la philosophie (grecque, dans son horizon ontologique) et la religion (juive, comme éthique), sauf à admettre, comme le fait d'ailleurs Cohen à la suite de Kant, l'autonomie de la volonté capable de poser en conscience sa propre hétéronomie, dans le fait de réclamer sincèrement à Dieu le pardon. L'idée du pardon rend inutile et monstrueux le sacrifice ; il substitue à la violence des échanges originaires la rationalité de la loi fondée sur un espoir de rédemption. Le principe éthique du pardon (et non celui, cosmologique, de la vengeance) est posé comme la condition même de toute justice humaine, et le culte divin y puise absolument toute sa signification. Cette logique repose sur un paradoxe fondateur : il est dit que la connaissance naturelle et autonome du bien et du mal, véritable folie, doit engendrer le péché voire constitue le péché originel, tandis que c'est par la Révélation et donc la soumission à la Loi, que se dégage et se distingue l'horizon éthique, par ailleurs seul véritablement rationnel... Pris dans cette torsion, comment maintenir l'assimilation de l'amour et de la connaissance dans le seul cadre de la philosophie, comme le voudrait encore Cohen, ni même spécifiquement comment continuer d'identifier Révélation et Raison, autrement dit la condition et le conditionné ?