Philosopher et interpréter. L'herméneutique protestante

Le propre d'une lecture protestante de la Bible réside dans le principe du sola scriptura, c'est-à-dire le retour à l'"Ecriture seule" conçu comme un retour aux sources.
Il ne faut y voir aucune orthodoxie figée à l'égard de la Bible, mais plutôt une fidélité à l'esprit herméneutique que recèle l'Ecriture elle-même. Pour Luther, le dogmatisme réside dans une certaine tradition philosophique qui au lieu d'interpréter le texte, en le respectant comme tel, veut lui appliquer de force une ontologie pré-établie, d'obédience aristotélicienne. Il faut donc, à l'écoute des Ecritures, philosopher contre la philosophie elle-même. La nécessaire historicité de l'herméneutique protestante - résultant de cette absence de Canon pré-établi - l'incite à dialoguer inlassablement avec la philosophie ambiante et lui confère une tournure résolument polémique. D'où l'intérêt du protestantisme pour la "modernité" et l'esprit de réforme en général. 

Ces conditions historico-herméneutiques posées, on peut dégager les enjeux et les problématiques philosophiques inhérents à ce type de lecture. D'abord, l'opposition radicale entre la notion d'origine (Biblique) et celle de tradition (ecclésiastique, mais aussi idéologique, philosophique), tradition condamnée pour ses multiples concessions et taxée de décadente. On soulignera bien sûr les difficultés propres à cette notion d'origine, qui n'est justifiable - sinon mythologiquement - que d'un point de vue philosophiquement moral : chaque lecteur pouvant en droit, en conscience, accéder à l'origine ou à l'"esprit" du texte. Il est alors bien difficile d'expliquer en quoi consiste l'interprétation, c'est-à-dire le passage de la lettre à l'esprit... Or ce moralisme est lui-même ancré historiquement dans l'humanisme et possède sa propre tradition. Ensuite, ce schéma qu'on nomme "moral" s'appuie sur une nouvelle interprétation des rapports entre la lettre et l'esprit. Le passage de l'une à l'autre n'est plus conçu comme un détachement de la lettre au terme d'un processus de compréhension permettant une adhésion à l'esprit, mais plutôt comme un retour à la lettre censée "comprendre" l'esprit. Cela oblige à distinguer un sens littéral mythologique (ou historique) et un sens littéral prophétique, auto-interprétatif. L'auto-interprétation et la délivrance du sens est le fait de l'interprète lui-même s'identifiant tendanciellement au Christ, à la Vérité, à la "Chose" dont il est question. Vérité qui demeure essentiellement Parole : le sola scriptura se résout dans un solo verbo, qui permet au lecteur de recueillir et d'incarner tout d'un coup la parole vivante du Christ.
Autre caractéristique protestante : la foi accordée à la raison en tant qu'elle est censée prouver la supériorité de la foi sur... la raison. On ne se contente plus d'attribuer à chacune un domaine, comme en théologie, on cherche à stimuler la foi par la raison, par la nécessité de rendre compte rationnellement, non pas directement des mystères de la foi (cela serait contradictoire), mais de la difficulté morale et intellectuelle d'y accéder, voire de les accepter. La foi en la Parole divine se double ou s'aggrave d'une foi en la raison humaine, l'une servant l'autre et réciproquement. Le dénominateur commun de la raison et de la foi se nomme "conscience", ou "expérience vécue". Il faut bien entendre que l'interprétation des Ecritures, pour un protestant, renvoie à la compréhension parallèle de soi-même et à une interrogation privée sur le sens de l'existence (d'où le pré-existentialisme d'un Kierkegaard). A ce titre, l'expérience du doute fait partie intégrante de l'examen de conscience et peut porter légitimement sur la foi elle-même, elle fait partie de sa souffrance et de son "épreuve".
D'autre part, l'herméneutique protestante, dont on a souligné plus haut l'ancrage historique, s'attèle à la compréhension de l'Histoire, soit en nouant un dialogue avec les téléologies philosophiques de l'accomplissement, de la libération, etc., soit en accentuant l'historicité sans essence de l'homme à la manière existentialiste. Pour finir - et c'est le signe le plus probant de son "obsession" philosophique - l'herméneutique protestante débouche sur une ontologie. Il semble que la Bible "interprète" la réalité humaine comme un "être-en-relation" beaucoup plus que comme un être substantiel ; la transcendance divine fait de l'homme un ci-devant-responsable, un être appelé et sollicité par l'Autre et les autres, bref un être essentiellement moral. N'accédant pas à l'altérité (ni a fortiori à l'immanence) radicale, le philosophe protestant ramène l'existence au seul Devoir-être et soumet la Pensée au seul Devoir-interpréter. Dans le fond, il s'agit autant d'une interprétation philosophique de la religion que d'un acte de foi authentique à l'égard de la philosophie.