De l'interprétation du mythe au mythe de l'interprétation

Plus qu'aucun autre le texte biblique se prête à l'interprétation. Le monothéisme s'oppose certes au polythéisme, mais pour cela il doit intégrer de nombreux apports mythiques et déjà, en quelque sorte, les interpréter.
Ainsi s'explique la présence de plusieurs mythes dans la Bible, à commencer par le livre de la Genèse. La dimension interprétante du mythe est intrinsèque : le récit de la Création n'a d'autre but que de donner signification à l'existence humaine, comme y prétend n'importe quel mythe. Mais la Bible fait de l'homme un être séparé, différent, et lui réserve une destinée fondée sur l'interprétation de cette existence à la lumière de la Révélation. C'est ici qu'on est en droit de distinguer, par-delà même l'opposition du paganisme et du judaïsme, le texte sacré comme institué d'une part (pour et par le peuple juif, en l'occurrence) et sa lecture instituante ou interprétative, ouvrant l'existence humaine en général à l'interprétation. 

Or on ne voit pas comment le texte biblique répété obstinément pourrait nous parler aujourd'hui, nous qui n'entendons plus Dieu "directement" ni même ne comprenons ce que les premiers Hébreux voulaient entendre. Il ne sert à rien d'invoquer une vérité totale ou un sens absolu derrière les symboles : le dogme n'a pas pour fonction d'interpréter mais d'imposer, il vide le Sens de toute signification individuelle et ponctuelle. La pluralité des mythes au sein même de la Bible plaide en faveur d'une multiplicité, au moins virtuelle, de significations, dans un esprit de "tolérance" n'excluant pas une certaine fidélité au texte (institué), sans lequel l'interprétation est sans objet. Mais c'est surtout à la lecture instituante, à cette tradition plutôt qu'au texte institué qu'il s'agirait d'être fidèle. Les notions de tradition, d'identité culturelle, d'appartenance politique, etc. seraient à revoir ou à relire dans le cadre de cette quête ouverte du sens, lorsque l'interprétation devient un mode d'existence et une subjectivité agissante, loin de toute croyance dogmatique.
Toutefois, on ne peut s'empêcher de s'interroger : n'y aurait-il pas, en provenance de la tradition biblique elle-même, un dogme (voire un mythe) de l'interprétation ? Le mythe nous est présenté initialement comme dispositif critique et interprétatif, non comme un dépositium littéralement inviolable : fort bien. Mais ne sommes-nous pas sommés finalement, de souscrire aux vertus de l'interprétation du fait même de l'existence (culturellement incontestable) du mythe, de sorte que l'interprétation serait effectivement incontournable et inépuisable ? Ne sommes-nous pas placés devant le fait paradoxalement accompli de l'interprétation ? Ne faudrait-il pas, au contraire, poser la lettre "indépendamment" de l'esprit pour nous laisser la liberté d'interpréter en un certain sens, autrement que par le biais du commentaire en tout cas, et retrouver ainsi l'esprit de la lettre plutôt que derrière la lettre ?