Theoria ou les fondements du philosophico-religieux

Telle qu'elle est définie par Platon au livre VI de La République, la Theoria ne désigne pas seulement la connaissance intellectuelle des choses au moyen du discours et de la raison, mais une vision globale de la réalité qui s'assimile plutôt au Logos lui-même, en tant que présence incarnée dans l'esprit humain.
A ce titre, elle procure bien plus qu'un simple savoir et excède même le statut de science : il s'agit plutôt d'une "prescience". Dans la patristique chrétienne, le Logos est incarné par le Christ et la Theoria s'identifie donc avec la sagesse christique, le fait de voir les choses avec les yeux du Christ. En chaque homme, le Logos est présent comme un principe vivifiant, introduisant l'humain à la vie éternelle. Dans ce contexte, voir réclame également d'écouter (la Parole divine), qui réclame à son tour de lire (les Ecritures), car la Theoria n'est pas séparable de l'interprétation.

Celle-ci se déploie "théoriquement" selon trois dimensions explicites, à savoir l'histoire, l'allégorie, et l'antinomie. Pour le christianisme orthodoxe, l'investigation historique est une composante à part entière de l'interprétation. Elle permet non seulement d'établir la réalité des faits mentionnés dans les Evangiles, mais aussi de les situer et de les comprendre dans leur contexte culturel et linguistique. Force est de constater que l'interprétation elle-même fait partie de l'Histoire, qu'elle est plurielle et contradictoire au même titre que les disputes philosophiques. En tout cas, le retour exigeant aux faits ne signifie jamais d'en rester aux faits, puisqu'il s'agit au contraire de les transcender en leur donnant leur vraie signification. Le réel se fait Logos sous les auspices de la sainte Trinité : la personne du Père pourrait correspondre à une première phase de découverte du Logos derrière le réel factuel ; le Fils apporte et répand l'Amour sur toute la Terre, afin de rétablir le lien entre Dieu et les hommes : expérimenter l'amour du Fils jusque dans les Ecritures, c'est permettre de rehausser la vie-lecture, l'interprétation, jusqu'au niveau de la Vie éternelle ; quant à l'Esprit, généralement comparé à un éclat de lumière, il est aussi le souffle qui répand la Parole divine et donne aux choses de ce monde une profondeur sacrée. La Trinité confère une signification unitaire à l'histoire de chaque homme et à celle de l'Humanité, au sens où elle permet d'envisager la vie terrestre dans la perspective de la vie éternelle. La sociohistoire est donc rehaussée d'une hiérohistoire. 

Ensuite, l'approche historique se double d'une approche allégorique ou tropologique. Les Ecritures ne se contentent pas de narrer des faits, elles donnent à entendre des symboles. Le propre des symboles étant de nouer des liens, leur compréhension n'est autre que l'intelligence des relations complexes entre les êtres, à condition d'envisager ces relations en "profondeur", en fouillant l'au-delà des apparences. La condition d'une telle conduite herméneutique réside dans la liberté, car chaque individu engage sa propre vie à travers la lecture, et le bénéfice en est la créativité et la fécondité ; en effet découvrir des significations ouvre l'existence à de nouveaux possibles. Un trop grand attachement à la démarche allégorique pourrait cependant s'avérer nuisible, car l'inflation de l'interprétation et l'"excès" de significations qui en résulte amènerait à confondre les plans du langage et du réel. De là certaines dérives théosophiques ou autres, qui font perdre le sens sacré des Ecritures et de la religion. C'est pourquoi l'herméneutique orthodoxe est inséparable d'une ascèse, soit une assise de l'interprétation dans l'existence elle-même. D'une part l'incarnation reste finalement la référence absolue et incontournable de toute Theoria orthodoxe, d'autre part l'Eglise (définie justement comme le Corps du Christ) garantit le fait que l'interprétation intéresse l'humanité toute entière, excluant tout point de vue individualiste : la dissémination équivaudrait à une déperdition de sens. Comme l'exprime Grégoire de Nysse, il ne faut pas que "l'ivresse du vin allégorique" prenne le pas sur "le pain de l'humanité vivante" ; il ne faut pas que l'homme oublie son humilité en répudiant l'humus qui le définit comme être terrestre face au Dieu céleste. Le destin de l'humanité est d'engendrer une nouvelle terre et de devenir nouvel Adam (Adam = boue) perméable à Dieu. L'intelligence (metanoïa) conduisant à la sainteté s'apparente à un retournement, à une conversion dont la base demeure la vie terrestre. On en revient au paradigme de l'incarnation, dont le symbole négatif ou plutôt passif est l'icône : l'icône suggère l'invisible derrière le visible mais, contrairement au fétiche, se présente comme inerte et impuissante face au mystère de la vie. Elle n'est que reliquat.
Enfin le style antinomique de l'interprétation orthodoxe s'explique par la nature même de l'intelligence vécue, spécifiée comme "retournement" : il s'agit toujours de remettre à l'endroit, de retourner un texte ou une parole jusqu'à ce qu'il parvienne à une sorte d'auto-révélation ou d'auto-interprétation. On interprète et on lit dans le "bon sens", dans la bonne orientation, lorsque on lit avec son âme ; lorsque l'âme apparaît à la fois comme lectrice authentique et comme la chose lue elle-même. La question de l'herméneutique est inséparable de celle de la vie, car l'enjeu pratique reste toujours le même : vivre du pain de la vie éternelle, vivre vraiment, vivre de la vie... C'est cela la Theoria, cette vision ou interprétation de la vie qui est en même temps une vision vécue, concrètement interprétée. La dimension du langage est évidemment essentielle, l'interprétation s'effectuant au sein même du langage ; mais il s'agit toujours d'entendre une autre parole en l'attribuant au divin. En ce sens, seul le Christ peut réellement interpréter, lui qui est la Parole vivante, le Verbe incarné. Le Christ et la Theoria ne font qu'un. 

Cependant le paradigme qui rassemble en une seule essence la vie et la théorie, la vie et la vision, et finalement la théorie et la pratique, est un fait de culture essentiel non exclusif de la tradition orientale du christianisme. Cette tradition - à vrai dire, le fait même que ce paradigme unitaire (théorie et pratique) se décalque d'une tradition - définit le phénomène philosophico-religieux dans son ensemble, oriental et occidental. Se voulant archi-unitaire, auto-interprétation de la vie et du langage, la Theoria ne saurait délivrer l'essence non-religieuse et non-philosophique, pour tout dire non-culturelle, de la "théorie" comme sujet-organon de la pensée humaine.