Le savoir philosophique sous la guise de l'Autre

Selon le philosophe Alain Juranville, il serait légitime de poursuivre et d'amender les "pensées de l'existence" (une composante majeure de la philosophie du XXè siècle) dans le sens d'une philosophie conçue comme savoir de l'existence.
Mais un savoir sous la guise de l'Autre. L'on ne peut se suffire du constat d'échec de la métaphysique ni se contenter d'opposer l'"altérité" et la "différence" contemporaines, voire un concept purement négatif de la Vérité, à l'"identité" et à l'"autonomie" traditionnelles. Certes, les philosophes ayant posé un savoir vrai de l'existence (Nietzsche, Marx) n'ont fait à ce jour qu'exacerber le subjectivisme moderne (Hegel), déviant en idéologies et déniant la finitude radicale du sujet. Il suffit d'ordonner le savoir vrai de l'existence - savoir effectivement et authentiquement philosophique - à l'Autre absolu qui donne son identité au sujet fini comme tel. Un savoir vrai qui emporte l'exigence éthique et s'éprouve dans la contradiction, qui ordonne un monde juste et se construit démocratiquement, qui épouse l'histoire et lutte contre l'ordre traditionnel et sa violence.

Or c'est l'Inconscient qui figure le mieux cette altérité de l'existence, comme l'a montré Lacan, en même temps qu'il apparaît comme vérité du sujet et constitution d'un savoir spécifique. En faisant droit tout d'abord à la vérité et au savoir du discours psychanalytique lui-même (ce que reconnaît Lacan), puis en restituant au discours philosophique cette vérité et ce savoir de l'inconscient conçu comme Autre absolu, on dépasse l'interdiction psychanalytique d'un savoir qui se saurait. A la grâce qui est transmission de la vérité par l'Autre (selon Lacan lui-même), la philosophie ajoute l'élection ou la rigueur de la raison et enfin la foi, qui est sa reconnaissance universelle comme savoir. 

Il s'agit donc de poser objectivement l'existence, comme le fait Lacan lorsqu'il détermine l'inconscient comme langage avec ses deux fonctions signifiantes majeures, la métaphore et la métonymie. En tant que spéculative, la philosophie adopte alors une "méthode métaphorique" qui inclut la dialectique hégélienne (comme sup-position, reconnaissance, et résolution des contradictions) mais lui ajoute deux aspects en rapport avec l'Autre absolu : d'abord la négation pure, typiquement existentielle (où l'on retrouvera la pulsion de mort, par exemple), ensuite la position pure qui est création métaphorique proprement dite et apparition d'un quart-signifiant. Ce qui rend cette méthode circulaire, ou topologique, puisque les concepts définis peuvent devenir à leur tour définissants. 

De là le concept global de La philosophie comme savoir de l'existence, oeuvre ambitieuse que l'auteur prévoit de déployer en 4 parties. Partie I - Savoir philosophique et inconscient : Livre I, Existence et Inconscient (auquel se limite les trois volumes parus à ce jour) ; Livre II, Histoire et savoir philosophique. Partie II - De la logique symbolique à l'éthique : Livre III, Symbole et existence ; Livre IV, Question et éthique. Partie III - Langage et politique : Livre V, L'existence comme jeu de langage ; Livre VI, La philosophie, critique de la science. Partie IV - Histoire, métaphore et logique spéculative : Livre VII, L'institution du jeu de langage ; Livre VIII : La philosophie et le jeu des discours. 


Dans "L'autre, le sexe et le savoir philosophique", article paru dans La Revue philosophique n° 4/2001, Alain Juranville précise cette conception du savoir philosophique sous la guise de l'Autre. La philosophie résout la contradiction de l'Autre fini et de l'Autre absolu quand elle se pose comme savoir, en soi et pour soi. Elle se pose en soi comme savoir lorsqu'elle pose l'œuvre, premièrement, car c'est dans l'œuvre que le sujet fini reconstitue le principe de sa finitude radicale dans sa relation à l'Autre, et c'est grâce à l'œuvre - la Chose originelle dont parle Lacan devenue objective - qu'il propose à tout Autre d'éprouver à son tour la finitude. On retrouverait ici le quadriparti de la Chose comme structure de l'existence selon Heidegger, mais l'Œuvre-Chose est d'abord refusée dans sa vérité et confondue avec la tradition. C'est pourquoi le sujet ne produit l'œuvre vraie que d'une position d'exclusion, en dehors de la structure analogique traditionnelle (quaternaire elle aussi mais fausse), d'où il s'éprouve seul comme fini (5è terme). 

La grâce accordée par l'œuvre ne suffit plus, durant tout le travail de création il faut se soumettre à l'élection par l'Autre qui est devoir de vérité - obligation de se faire visage pour cet Autre visage, dirait Levinas. Mais - nouvelle contradiction - la vérité de l'œuvre n'avançant que masquée et parée de semblant, le sujet fausse sa relation à l'Autre en rejetant sur celui-ci le statut de victime expiatoire qu'il assumait durant l'acte créatif. Cette perversion inhérente à l'élection perdure - car c'est l'histoire elle-même - tant que l'œuvre n'est pas posée explicitement comme savoir, et savoir effectif, "Chose" que seule la philosophie peut accomplir. Le savoir effectif a la structure du sénaire, puisque le fini - forclos du quaternaire traditionnel - ne trouve sa vérité que dans un Autre (le 6è) terme. 

Comme l'œuvre était posée par la grâce, et l'histoire par l'élection, c'est la foi qui pose en propre le 6è terme du savoir absolu. Dans l'état, on voit bien cependant que la reconnaissance du savoir comme vrai est soumise à l'arbitraire assurance de l'Autre ; il faut donc que la révélation se fasse raison, ce qui caractérise le savoir philosophique pour soi. Le savoir philosophique n'accède à la reconnaissance universelle que lorsqu'il reconnaît lui-même la vérité de la révélation chrétienne. Car c'est le christianisme qui rend socialement possible l'exigence de justice dont la philosophie grecque est porteuse, et c'est lui qui rend - partiellement - caduque le système sacrificiel antique. En reconnaissant la trinité, la religion chrétienne pose l'objet du savoir philosophique dans l'histoire. Mais elle le fait "gracieusement", en quelque sorte, tout en se compromettant politiquement et surtout elle n'empêche nullement la violence sacrificielle de se perpétuer, jusqu'à l'holocauste. 

La philosophie doit donc également reconnaître la vérité de la révélation juive - religion de l'élection - et penser l'holocauste (et amener le christianisme à la reconnaître). La victime juive est l'autre visage de l'élu, soit tout Autre s'engageant dans le travail de l'œuvre. Cette foi, l'élu-victime reconnu historiquement et socialement constitue le sujet du savoir philosophique. Le juif reconnaît lui-même l'histoire par la fondation de l'Etat d'Israël. 

Mais, par définition, la logique de l'élection laisse les masses à l'écart, nommément les populations islamisées en voie de développement. C'est pourquoi la philosophie doit reconnaître aussi la révélation islamique - et sans doute aussi, entendre le message politique de l'islamisme. Car si l'islam est d'abord religion de la foi, pouvant paraître irrationnelle et archaïque aux yeux du philosophe, elle affirme la légitimité de la communauté et de la tradition à l'encontre de la rupture historique (et la vanité du sujet séparé). La philosophie exige seulement que cette communauté soit juste et qu'elle admettre l'émergence de l'œuvre (qu'elle ne nie pas l'histoire). Non seulement cette société sera juste si elle reste ordonnée à la loi de l'Autre absolu (en tant que vrai), mais elle seule peut reconnaître vraiment le savoir philosophique en posant son Autre (plus seulement son objet et son sujet) dans la religion. C'est ainsi que se définit, face à la "voie éternelle" du christianisme et à la "vérité éternelle" du judaïsme, la "vie éternelle" selon l'islamisme. 

J'ai donc essayé de synthétiser la pensée – évidemment en constante évolution – de ce philosophe important et méconnu qu'est Alain Juranville, en espérant n'avoir pas trop dénaturé son propos à force de concision. Les thèses portant sur la religion sont évidemment parmi les plus étonnantes, sans doute aussi les plus discutables, mais j'ai préféré reporter un examen critique qui exigera – en toute honnêteté - beaucoup plus d'ampleur et de méthode. (A suivre donc...)