La Parole de Vie et la Vérité des Ecritures dans la philosophie de Michel Henry

La vérité des Ecritures se définit comme vérité d'une Parole. Or toute parole, en général, prétend énoncer une vérité. Cette visée-de-vérité du langage, la méthode phénoménologique l'a subordonnée à l'intentionnalité, mais plus radicalement encore à la notion de phénoménalité pure - soit l'apparaître, la manifestation, ou encore dans un langage connotant le religieux la révélation pure.
Les spécificités du phénomène langage sont rendues possibles par la phénoménalité pure du langage, la manifestation en soi du langage que traduit le terme antique de Logos. En même temps, le langage n'est pas un objet ordinaire de la recherche phénoménologique, il est partie prenante de tout processus de phénoménalisation en tant qu'il nomme, évoque, provoque la possibilité de quelque chose avant de préciser quoi que ce soit de relatif à sa nature, son sens, ou même sa réalité. Le dire est donc le mode de phénoménalisation de la phénoménalité pure. De fait, le concept de Logos est conforme à la définition husserlienne de la phénoménalité via le principe d'intentionnalité : celui-ci consiste en un "faire-voir" la "chose elle-même" en la posant comme pur corrélat de la conscience, elle est cette distanciation incluant la transcendance de l'objet et sa possibilité même. La visibilisation du visible, c'est-à-dire l'ouverture d'un horizon du monde est la condition préalable de toute vision particulière et mondaine. Si l'on en croit Heidegger, les grecs ont dès l'origine posé la réciprocité de l'apparaître et du dire, de l'Etre (en ce sens purement ontologique) et du Logos, dans la mesure où seul le mot - plus exactement la parole qui l'énonce - peut évoquer l'être en renonçant à préciser l'étant. Le Logos dévoilant est à la fois différent de ce qu'il dévoile (pas de confusion du mot et de la chose), indifférent à tout objet (il révèle le monde sans distinction), et incapable par lui-même de causer l'existence de quoi que ce soit.

Cependant, le propos de Michel Henry prend tournure dès lors qu'il délimite le Logos comme l'"apparaître du monde" ou encore comme le "langage du monde". Car le monde n'étant pas l'immanence de la vie, mais la vie dans son extériorité en risque d'objectivation, il faut bien supposer une Parole de vie plus spécifique ; une Parole qui soit vivante comme l'essence de la phénoménalité elle-même, et pour laquelle Michel Henry réserve le nom de Révélation. Alors que l'apparaître du monde, ou la manifestation du Logos, consiste en un pur hors-de-soi ou une pure Différence, la révélation de la vie se résume à une autorévélation et à une immanence dépourvue de toute extériorité. "La vie est un procès immanent, le procès en lequel elle ne cesse de venir à soi, s'écrasant contre soi et s'accroissant de soi-même, jouissant de soi et produisant sa propre essence s'il est vrai que celle-ci consiste dans cette épreuve, cette souffrance et cette jouissance de soi en dehors desquelles il n'y a aucune vie" ("La Parole des Ecritures" in Ch. Berger et J.-J. Wunenburger (dir.), Mythe et philosophie. Les traditions bibliques, Paris, PUF, 2002, p. 147). D'une part pour Henry, l'immanence demeure malgré tout un rapport à soi supposant la formation d'une Ipséité. La vie se manifeste à elle-même et s'éprouve elle-même dans le Soi d'un "premier vivant" que la Bible a nommé justement le Verbe. Le Verbe (ou le Christ) n'est pas différent de sa propre Vie, il n'est en rien comparable avec ce langage-monde qui thématise la vie d'autant plus qu'il lui est foncièrement indifférent. Inversement et paradoxalement, la Parole de la Vie n'est pas indifférente au monde et aux êtres dans la mesure où elle ne se rapporte qu'à soi (sur un mode autoaffectif et non intentionnel) et jamais au monde, ne parle que d'elle-même et jamais des choses. D'autre part l'autoaffection de la vie se laisse définir comme un Pathos, un passif originaire et même une souffrance qui évidemment consonne avec la référence christique... Michel Henry a beau préciser qu'il ne s'agit que d'un exemple, la souffrance reste le modèle trop évident d'une expérience indicible de parole pure, d'une révélation pure de soi, à l'image de la passion du Christ... Là encore le principe d'ipséité fonctionne à plein, car jamais la souffrance n'appartient à personne ; sa possibilité même réside dans cette adresse qu'elle se fait à elle-même, autrement dit dans le fait qu'elle est sienne. La dimension religieuse d'une telle conception devient évidente, car à son tour chaque souffrance particulière accomplit la souffrance originaire et "divine" par laquelle la vie s'éprouve elle-même de façon absolue. C'est indubitable : la vie est la vie et quiconque se sait vivant sait aussi qu'il incarne entièrement la vie. Un sujet vivant, souffrant, parlant, accomplit sa condition de Fils par rapport au jaillissement originaire de la Vie, dès lors qu'il s'avère capable d'entendre la parole de Vie derrière chaque parole, d'entendre et de dire la vérité au lieu de pérenniser le mensonge, de toucher le réel et d'être touché par lui au lieu de paraître indifférent, de compatir en pâtissant, etc. 

Osons l'affirmer cependant, la question du Réel est la véritable pierre de touche de cette philosophie. N'oublions pas que, selon M. Henry, l'infirmité majeure de toute parole mondaine est son statut de représentation indifférente et impuissante face à la réalité, notamment cette réalité ultime qu'est la vie. C'est cet accès à la réalité, en tant que la vraie réalité est justement la vie, que la parole "vivante" rend au contraire possible et tangible. L'impression de "tourner en rond" est bien fondée : l'assimilation du Réel avec la phénoménalité pure de la Parole et/ou de la Vie s'avère ruineuse. L'écart entre les principes de représentation (parole du monde) et de phénoménalité pure (parole de vie) n'est pas telle que le Réel puisse se dire du second au détriment du premier. Le Réel ne peut être qu'un impouvoir radical à manifester et une non-révélation ; c'est sous cette condition et non selon un principe d'autoaffection ou d'autorévélation, qu'une manifestation par suite peut se produire de manière non illusoire ou non-représentationnelle. Les difficultés liées à l'immanence du "rapport à soi", à la subjectivité radicale, sont trop nombreuses dans la spéculation de Michel Henry. D'ailleurs, celle-ci s'avère finalement non-congruente avec la religion, et l'auteur en fait lui-même la remarque. Il observe que si les Ecritures témoignent bien d'une Parole divine absolument vérace (puisque cette parole ne dit rien d'autre que la Vie, qui est la vérité...), cette parole se présente pourtant aux hommes sur le mode d'une parole mondaine (avec ses références, ses mythes, ses réseaux de significations, etc.) - à l'exception notoire des dits explicitement attribuées au Christ, surtout lorsqu'il parle de lui-même. La religion serait donc tout au plus une invitation à entendre et à recueillir la parole de vie, mais elle n'en serait pas le dépositaire ni même le véhicule privilégié. Entendre cette parole, c'est entendre la vie en Soi-même, c'est s'entendre naître éternellement à la vie. Réaffirmons toutefois que cette interprétation de la vie - car c'en est une - repose davantage sur le pli de la subjectivité que sur l'immanence radicale du Réel (même si la subjectivité prend les formes ultimes de l'autoaffection, de la souffrance sans référence, de la preuve dans l'épreuve, etc., qui ne sont que les formes les plus élaborées de la foi au sens le plus général, philosophique autant que religieux).