La Bible contre la Bible

L'anti-judaïsme de Simone Weil est bien connu et a suscité de nombreux commentaires. Rappelons d'abord ce qui le motive. La philosophe voit dans les livres historiques de l'Ancien Testament la source du totalitarisme moderne, qu'il soit religieux ou politique.
Une lecture littérale du livre de Josué, en particulier, devrait nous convaincre qu'un peuple divinisant la guerre et la domination politique ne pouvait être réellement l'élu de Dieu. La thèse de S. Weil était confortée par une lecture de Durkheim qui définissait la religion comme l'expression majeure du pouvoir de la collectivité sur l'individu, comme la soumission de celui-ci au social beaucoup plus qu'à l'Etre divin transcendant. Le christianisme de S. Weil l'invitait plutôt à concevoir une présence (incarnation) divine dans le monde sans manifestation de puissance. Le "vrai" judaïsme, son contenu de Révélation universelle se situe par conséquent ailleurs, selon Weil, au niveau des sources païennes les plus anciennes de la Bible (les premiers chapitres de la Genèse ou le livre de Job). On retrouve également un peuple plus contrit et ouvert après l'exil de Babylone, évènement l'obligeant à oublier ses projets hégémoniques. Enfin, son aveuglement devant l'Incarnation définit précisément son rôle dans l'Histoire, ramené à cette élection en quelque sorte négative.

Levinas ("Simone Weil contre la Bible") s'est insurgé contre cette thèse réduisant le "bon" Ancien Testament à un emprunt aux traditions païennes, et le "mauvais" à l'histoire politico-militaire juive. On ne peut faire comme si les péchés d'Israël n'étaient pas stigmatisés dans l'Ecriture elle-même, et l'on ne peut dénier l'idée d'une "pédagogie divine" initiant une constante révision de la conscience juive, depuis le nationalisme guerrier des débuts jusqu'au pacifisme universaliste des Prophètes. Levinas d'ajouter que le vrai nationalisme et la violence enracinée appartiennent essentiellement au paganisme : même si celui-ci dans ses multiples aspects et couleurs laisse filtrer la présence en quelque sorte intérieure de Dieu, seul Israël a compris ou "entendu" que cette présence universelle devenait effective dans les rapports interhumains. Levinas met en avant le sens profondément historique et responsable de l'activisme juif, qui selon lui prend le mal au sérieux pour mieux l'exterminer, et l'oppose d'une part à la voie grecque de l'intériorité (païenne et surtout philosophique) et d'autre part au choix chrétien de la rédemption. 

La position de S. Weil, à vrai dire, paraît redoutablement complexe et échappe partiellement à ces critiques - mais pas à d'autres. D'abord, on a compris que si Weil joue la Bible "contre" la Bible, ce n'est pas tant pour réhabiliter le paganisme que pour dissocier radicalement judaïsme et christianisme. Elle remarque simplement que le statut électif non fondé du peuple Hébreu s'accompagne d'un oubli des sources païennes de la Bible, qui témoignent - au temps du Déluge et de l'Arche de Noé - d'une première Alliance de Dieu avec les peuples de la Terre. La question décisive concerne plutôt le risque de contradiction entre ce ressourcement de la Révélation dans les mythes (plus dignes de foi, finalement, que les événements de l'Alliance hébraïque) et le sens néanmoins historique que devrait conserver le "salut" à travers le thème de l'Incarnation, capital dans la pensée de S. Weil. A travers son refus d'une "pédagogie divine" qui ferait la part trop belle aux Hébreux, et son choix d'une vertu morale ou même d'une sainteté exigibles dès la Révélation (qui peut aussi bien être intérieure et prendre dès lors un accent mystique), S. Weil semble bien court-circuiter la temporalité impliquée dans le phénomène religieux et la tradition biblique en particulier. Comment alors détacher philosophiquement le christianisme de cette geste, comment "laïciser" à ce point, non certes la Révélation, mais l'Incarnation elle-même qui acquiert soudain un sens autonome et semble pouvoir faire l'objet d'une "auto-exégèse" ? Est-ce, malencontreusement, ramener l'Incarnation à un Mythe ou, plus sérieusement, affirmer l'universalité temporelle de cet Evènement ? 

On l'a vu, cette thèse est née pour une part d'une lecture interprétative (et critique) de la Bible et pour une autre d'une volonté de séparer radicalement l'évènement de l'Incarnation, qui seul donne sens à la Révélation. Comme souvent en philosophie, cet agencement à peu près cohérent paraît finalement arbitraire. Il repose sur la décision indéfectible - plus forte que la "foi" de notre auteur et ayant elle-même force de mythe - d'identifier l'homme universel à la figure christique et de faire jouer le texte biblique en faveur de ce choix. Si le "choix" de l'Incarnation s'enlève du contexte religieux pour être idéalisé, il en fait tout aussi bien partie dogmatiquement, de sorte que - raison et foi à nouveau réunies - la thèse de Simone Weil reste unitairement philosophico-religieuse. La décision dans sa nature complète est identique à ce mixte, non identifié comme tel, étouffant toute visée critique véritable et reconduisant une forme d'idolâtrie culturelle.